Comprendre la méthanisation agricole

La méthanisation agricole suscite de nombreuses interrogations. C’est une technologie de production d’énergie renouvelable qui permet le retour au sol d’une grande partie des matières organiques pour nourrir le sol et les plantes. Elle prend place dans un agrosystème préexistant, régi par de multiples interactions entre la faune, la flore et les micro-organismes vivants dans le sol, lesquels sont en compétition ou en symbiose. La méthanisation modifie cet équilibre, et cela d’autant plus que l’agriculteur doit ajuster ses pratiques et son système pour un tirer le meilleur parti possible.

La méthanisation agricole suscite de nombreuses interrogations. C’est une technologie de production d’énergie renouvelable qui permet le retour au sol d’une grande partie des matières organiques pour nourrir le sol et les plantes. Elle prend place dans un agrosystème préexistant, régi par de multiples interactions entre la faune, la flore et les micro-organismes vivants dans le sol, lesquels sont en compétition ou en symbiose. La méthanisation modifie cet équilibre, et cela d’autant plus que l’agriculteur doit ajuster ses pratiques et son système pour un tirer le meilleur parti possible.

La méthanisation est une technologie de dégradation contrôlée des matières organiques qui produit de l’énergie renouvelable (le biogaz) et un résidu (le digestat) possédant un caractère fertilisant et amendant. Elle est une des solutions pour réduire nos importations de gaz naturel fossile, diversifier notre mix énergétique et réduire les émissions de gaz à effet de serre engendrées par nos consommations d’énergie.

La typologie des projets dans le monde agricole est très variée. Les matières méthanisées sont, dans des proportions variables, des déjections d’élevage, des résidus de cultures, des couverts d’inter-cultures, des tontes, des déchets vertes et plus rarement des biodéchets ou des cultures dédiées. Le digestat produit se substitue aux fumiers et aux lisiers bruts ; il limite le cas échéant l’utilisation d’engrais chimique ou d’azote organique produit hors du territoire. Son utilisation appropriée nécessite de modifier les pratiques agricoles.

À la croisée de l’énergie, de l’agriculture et des enjeux climatiques, la méthanisation est traversée par des enjeux parfois complexes à combiner. Un corpus d’études agronomiques mais aussi socio-économiques ainsi que des outils d’aide au positionnement des acteurs écologistes ont été produits ces dernières années. Ils alimentent les réflexions et aident à questionner la méthanisation de manière de plus en plus adaptée à la réalité des sites et de leur contexte.

La méthanisation est une technologie de dégradation contrôlée des matières organiques. C’est un processus conduit en milieu fermé (anaérobie). Elle produit de l’énergie (le biogaz) et un résidu appelé digestat, qui a à la fois un caractère fertilisant et amendant.
La typologie des projets développés dans le monde agricole est très variée. Les matières méthanisées sont, dans des proportions variables, des déjections d’élevage, des résidus de cultures, des couverts d’inter-cultures, des tontes, des déchets verts et plus rarement des biodéchets ou des cultures dédiées.

La méthanisation agricole en France aujourd’hui

Fin juin 2019 on compte 643 unités de méthanisation en fonctionnement en France, dont 84 qui injectent directement du biométhane dans le réseau de gaz1. Leurs puissances énergétiques sont très variées, de même que leurs dates de construction (à partir de 2003).

D’un point de vue économique, un projet commence à être viable à partir de 8 000 tonnes/an de matières traitées. Mais la typologie très variée des projets fait que leur taille est rarement un critère pertinent pour évaluer leur durabilité agricole et environnementale. C’est notamment le cas des projets mutualisés, portés par des collectifs d’agriculteurs

Pour caractériser une unité de méthanisation et évaluer ses enjeux, on utilise généralement les critères suivants :

  • taille de l’unité : les tonnages de matières traitées (entre 8000 tonnes/an pour les plus petites et 150000 tonnes/an pour les plus grosses) et la puissance énergétique de l’unité ;
  • types et qualité des matières traitées : effluents, matières végétales (dont couverts), biodéchets d’industries ou des ménages ;
  • provenance des matières et résilience aux évolutions du territoire : matières provenant des fermes engagées dans le projet, de voisins, de l’agro-alimentaire, de collecteurs de déchets du territoire selon des contrats ou des participations au capital de l’unité de méthanisation ;
  • gouvernance : projet individuel, collectif, incluant des acteurs du territoire (publics ou économiques) ou des industriels extérieurs ;
  • maîtrise de l’exploitation de l’unité2 : par le ou les agriculteurs ou par un prestataire extérieur ;
  • utilisation du digestat : plan d’épandage autonome ou sur des parcelles extérieures (voire exportation d’ammoniac), matériel utilisé.

En France, les pouvoirs publics soutiennent le développement de la méthanisation à partir du traitement des effluents d’élevage et des résidus agricoles, ainsi que le co-traitement des biodéchets. Cette vision de la méthanisation diffère fortement des méthaniseurs de grande taille à visée avant tout énergétique tels que ceux qui ont été développés en Allemagne, avec l’utilisation de cultures énergétiques et donc des changements d’affectation des sols importants. Le soutien public à la méthanisation vise en France à la fois : le développement des énergies renouvelables (par des tarifs d’achat garantis de l’énergie3) ; et la réduction des pollutions aux nitrates (plan Énergie méthanisation autonomie azote4). Ainsi, sur la question spécifique des cultures énergétiques dédiées, qui remplaceraient une culture alimentaire, deux garde-fous existent en France :

  • au niveau règlementaire : il est interdit d’introduire plus de 15 % de cultures principales (cultures énergétiques remplaçant une culture alimentaire), en moyenne annuelle, dans un méthaniseur5 ;
  • au niveau économique pour les unités qui valorisent l’énergie par injection dans les réseaux de gaz : le tarif d’achat de l’énergie baisse de plus de 20 % si les résidus végétaux ne sont pas des inter-cultures de couverts mais des cultures énergétiques dédiées.

Pour les associations de protection de l’environnement et la société civile, le Méthascope de France Nature Environnement est un premier document complet pour s’approprier les enjeux de la méthanisation dans son territoire6.

La dimension énergétique de la méthanisation

La méthanisation produit du biogaz renouvelable, c’est-à-dire un mélange de méthane (CH4) et de dioxyde de carbone (CO2).
Le biogaz est prioritairement valorisé sous forme de biométhane (séparation et rejet du CO2 dans l’atmosphère) et injecté dans les réseaux de gaz. Le biométhane est parfaitement équivalent au gaz naturel d’origine fossile que la France importe en totalité. Le réseau de gaz naturel permet la distribution à large échelle du biométhane ainsi que le stockage d’une partie de l’énergie.
Si l’unité de méthanisation est éloignée de plus de quelques kilomètres du réseau de gaz, l’injection de biométhane devient trop onéreuse. Le biogaz est alors valorisé par cogénération, c’est-à-dire production conjointe d’électricité et de chaleur par un moteur.
Enfin, le biométhane peut également être valorisé en carburant BioGNV (Bio gaz naturel pour véhicules), carburant particulièrement vertueux pour réduire les pollutions7.

La valorisation du biogaz en biométhane dans les réseaux de gaz est privilégiée à la fois pour des raisons de rendement (95 % à l’injection) et de capacité de stockage du gaz. Si elle n’est pas possible, la cogénération permet un rendement de 40 % à 70 % selon le taux de valorisation de la chaleur (la consommation doit se faire très localement et pendant toute l’année). Le carburant BioGNV permet les mêmes rendements élevés que l’injection de biométhane.

Que ce soit plus loin dans le réseau de gaz par la chaudière d’un consommateur, au niveau de l’unité dans le moteur de cogénération ou dans un moteur thermique au BioGNV, l’utilisation du biogaz émet directement du CO2 lors de la combustion finale. Ce CO2 est qualifié de « biogénique », c’est-à-dire produit par des êtres vivants. Il a été absorbé pendant le cycle de croissance des plantes grâce à la photosynthèse. Il s’inscrit donc dans un cycle du carbone de courte durée (celle de la vie de la plante) contrairement au CO2 d’origine fossile émis par la combustion des énergies fossiles qui lui s’inscrit dans un cycle de stockage-déstockage de carbone qui s’étire sur des centaines de millions d’années.

La méthanisation se déroule en atmosphère fermée et une unité bien entretenue ne présente pas de fuites. En effet la vigilance sur les fuites, notamment de méthane, doit être élevée car l’effet de serre engendré par le méthane est 25 fois plus élevé que celui du CO2. En cas de fuite sur l’unité, le méthane qui aura été produit par la méthanisation et qui se retrouve dans l’atmosphère sera, lui aussi, d’origine biogénique. Mais c’est son facteur de réchauffement global 25 fois plus élevé que celui du CO2 initialement capté par les plantes (par photosynthèse dans le cycle court) qui rend les fuites de méthane particulièrement dangereuses pour l’effet de serre. Avec cette vigilance de mise, la méthanisation permet de mettre en place des pratiques plus vertueuses en termes d’émissions de gaz à effet de serre que celles qui pré-existaient dans les systèmes d’élevage notamment. En effet, les effluents d’élevage stockés à l’air libre, en bout de champ en fosses ouvertes dégagent du protoxyde d’azote, lui aussi puissant gaz à effet de serre. L’incorporation rapide des effluents dans les méthaniseurs permet d’éviter ces émissions8.

Au niveau logistique, la plupart des unités de méthanisation sont localisées à proximité des fermes et de leurs effluents : en moyenne souvent autour de 5 kilomètres – car à partir de 10 kilomètres, le coût du transport des effluents est rédhibitoire pour la viabilité économique de l’unité. Cette logistique des matières peut occasionner des réticences des riverains et doit être bien travaillée par les porteurs d’un projet afin de faciliter son intégration locale. En termes de consommations d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre en revanche, le transport des matières représente moins de 3 % des émissions totales induites par la méthanisation et le bilan global des unités est très peu sensible à la distance parcourue8.

La méthanisation et le changement climatique

La comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre sur toute la chaîne du biogaz, depuis le transport des matières jusqu’à la méthanisation et à l’usage final en énergie, résulte en une réduction moyenne de 80 % des émissions par rapport à la situation antérieure sans projet de méthanisation8. Un exercice prospectif conduit par l’Ademe en 20189 fait état de la possibilité d’un approvisionnement en gaz 100 % renouvelable en 2050. Ces gaz renouvelables sont obtenus selon plusieurs voies complémentaires de valorisation des différentes ressources en biomasses, dont les matières biodégradables agricoles.

Ainsi, sous réserve d’une réduction conséquente de la demande en gaz de 150 térawattheures (TWh), le potentiel de gaz renouvelable produit serait théoriquement suffisant pour satisfaire les besoins à l’horizon 2050 d’une société bas carbone. C’est notamment ce que montre le scénario négaWatt 2017-205010 : il décrit une trajectoire aboutissant en 2050 à une réduction par quatre des émissions de gaz à effet de serre permettant de limiter le dérèglement climatique. Ce scénario prospectif est couplé avec le scénario Afterres205011 de prospective agricole et agro-alimentaire. Afterres2050 est un scénario qui modélise à l’échelle de la France une évolution de l’alimentation, de l’agriculture et l’élevage et de la forêt à l’horizon 2050 en s’appuyant sur les meilleurs systèmes et pratiques agroécologiques et forestières. Il intensifie les mécanismes de production naturels, privilégie la reconquête de la fertilité des sols et intensifie les services écologiques rendus par la biodiversité. Ainsi dans Afterres2050 l’agriculture française produit autant avec beaucoup moins d’eau en été et deux à trois fois moins d’engrais et de pesticides ; son empreinte climatique est divisée par deux. Le scénario Afterres2050 montre que les usages énergétiques de la biomasse envisagés dans le scénario négaWatt sont compatibles avec une évolution agro-écologique du système agricole et alimentaire français. La production totale d’énergie par le secteur agricole se monte à 165 TWh/an, dont 124 TWh/an de biogaz12.

Dans une perspective plus large, l’étude Une Europe agroécologique en 205013 menée par l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI) modélise une transition agro-écologique qui aille au-delà de la question des émissions de gaz à effet de serre et prenne en compte la santé humaine, la conservation des ressources naturelles et de la biodiversité ainsi que l’adaptation au changement climatique. Elle intègre pour cela de manière limitée de la méthanisation, à partir d’effluents d’élevage et de tontes de pelouse seulement, pour une production européenne de 190 TWh/an. Ses auteurs ont pour l’instant fait le choix de pas inclure dans leur approche la méthanisation de couverts végétaux, pour des raisons de priorité agro-écologiques. Cette étude montre qu’un système agricole et alimentaire à 100 % agro-écologique est atteignable en Europe sur une trajectoire de dix ans, et qu’une certaine forme de méthanisation peut y être intégrée pour contribuer aux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pour autant, le niveau de production énergétique de ce scénario ne permet pas de couvrir les consommations énergétiques, même divisées par deux ou trois comme dans les scénarios de transition énergétique.

Ces études montrent à la fois comment les transitions écologique, agricole et énergétique sont imbriquées, notamment à travers l’enjeu de la biomasse agricole. Elles nous aident à comprendre pourquoi cette imbrication rend complexe l’articulation des transitions. En effet, à la fois les modèles vers lesquels ces transitions œuvrent sont interdépendants, et aussi les situations actuelles sont très contrastées et engendrent souvent des compromis pour amorcer ces transitions. Cette imbrication et ces tensions entre les différents enjeux se retrouvent pleinement dans les questionnements sur la méthanisation. Il s’agit donc de développer une vision la plus fine possible des enjeux de cette production, de ses bénéfices et ses nuisances potentiels, pour pouvoir mener des analyses et des discussions précises et contextualisées.

La dimension agronomique de la méthanisation

La méthanisation produit du digestat, qui est à la fois amendant et fertilisant. Une séparation de phase est parfois mise en place sur l’unité. Dans ce cas, la phase solide du digestat est plus riche en matière organique et en éléments phosphatés, elle a donc des propriétés amendantes pour le sol. La phase liquide est plus concentrée en azote et a des propriétés fertilisantes pour les plantes.

Des études de sol, des essais plein champ de longues durées, des analyses de laboratoire et des modélisations sont entreprises depuis plusieurs années pour évaluer les caractéristiques de l’utilisation de digestat et donc les propriétés de la méthanisation. Elles portent sur le cycle de l’azote, ainsi que du phosphore et du potassium, l’évolution de la matière organique et du carbone dans le sol, les interactions et conséquences pour la vie du sol. Ces caractérisations dépendent très fortement des types d’unité de méthanisation, des matières traitées et surtout des évolutions de pratiques agricoles associées.
Le séminaire scientifique organisé par France Nature Environnement en mai 2019 a rassemblé des experts agronomes pour faire la synthèse des connaissances et questionnements actuels, et témoigner également de la difficulté à consolider ces connaissances (variabilité des contextes, études nécessaires sur plusieurs années voire décennies, complexité multi-facteurs des tests au champ)14.

Pour le cycle de l’azote, le digestat contient tout l’azote des matières entrantes sous une forme minéralisée, donc à la fois plus rapidement assimilable par les plantes mais aussi plus volatil et lessivable. Ainsi le digestat (notamment sa phase liquide) peut être un fertilisant intéressant à condition d’être épandu dans des conditions météorologiques adéquates et avec du matériel adapté comme des pendillards et enfouisseurs. Pour cela, un accompagnement au changement des pratiques est nécessaire. Le digestat issu de la méthanisation de matières agricoles (effluents d’élevage et résidus végétaux) est conforme au cahier des charges de l’agriculture biologique.

Pour le cycle du carbone, il est important de suivre à la fois le stock global de carbone stable (qui va influencer sur les flux et la qualité de l’eau, la fertilité et la structure des sols, ainsi que le stockage de carbone par rapport aux enjeux climatiques), mais également les flux de carbone labile, carbone qui se dégrade rapidement et soutient donc l’activité biologique des sols, leur fertilité et leur structure. L’état des connaissances actuel nous indique que le bilan sur les quantités de matières organiques dans le sol est identique avec ou sans méthanisation, avec environ 14 % de carbone restitué au sol à long-terme15. Ainsi le bilan de la méthanisation en termes de stockage de carbone dans le sol est positif et similaire à l’épandage des effluents. La question qui reste en suspens est celle de la diminution des sources de carbone labile, car la méthanisation stabilise le carbone. En effet il est observé une légère diminution des indicateurs microbiens suite à l’utilisation de digestats. L’impact de la méthanisation par rapport au cycle du carbone est donc neutre en termes de stock de matière organique et légèrement défavorable pour la vie du sol.

Sur la vie du sol, les deux enjeux sont la disponibilité du carbone labile et la présence d’éléments pathogènes. Sur ce second point, concernant l’innocuité sanitaire des digestats, on constate une amélioration générale par rapport à un épandage direct, exception faite de certains pathogènes comme les clostridia. La montée en température de la méthanisation (conduite entre 37°C et 50°C) détruit en effet la quasi-totalité des agents pathogènes et des mycotoxines16 contenus dans les substrats. Elle détruit également le pouvoir de germination des graines d’adventices (herbes concurrentes aux cultures) présentes dans les pailles utilisées comme fumiers.

Pour approfondir les enjeux agronomiques de la méthanisation, la publication La méthanisation rurale, outil des transitions énergétique et agroécologique17 offre un panorama complet des enjeux agro-écologiques de cette production d’énergie.

Le contrôle du fonctionnement des unités

Les installations de méthanisation sont soumises à la réglementation ICPE (Installation classée pour la protection de l’environnement) et le digestat rentre dans les plans d’épandage des fermes concernées. Les installations, dès lors qu’elles traitent des matières organiques d’origine animale, sont également soumises à une demande préalable d’agrément sanitaire auprès de l’administration. Une hygiénisation des substrats (70°C pendant 1 heure) est dans certains cas exigée.
Les plans d’épandage sont contrôlés et des analyses du digestat peuvent être demandées, même si elles sont souvent spontanément réalisées par les agriculteurs (analyses agronomiques et pathogènes).

Comme la méthanisation ne détruit pas l’azote, elle ne peut être utilisée pour résoudre les problèmes de concentration des pollutions, notamment de nitrates dans les zones d’élevage intensifs en excédents structurels (ZES).
Dans certaines ZES, des éleveurs ont couplé une étape de méthanisation et de déshydratation des effluents, pour pouvoir exporter leurs excédents sous formes de granulés. L’azote est également parfois transformé en ammoniac pour pouvoir être exporté. Ces installations sont très coûteuses et ne sont pas généralisables.

Enfin, la transformation subie par les matières dans le digesteur rend le digestat beaucoup moins odorant que les effluents d’élevage initiaux. Cela réduit les nuisances olfactives des périodes de transport et d’épandage. En revanche, les odeurs ne sont pas pour autant supprimées sur les sites de méthanisation. Dans les situations sensibles (proximité des riverains, matières susceptibles de générer des nuisances olfactives importantes) les porteurs de projet peuvent choisir de stocker sous bâtiment étanche les matières, avec mise en dépression et traitement de l’air avec un bio-filtre.

Le changement des pratiques, une condition de durabilité

Comme pour tout outil sociotechnique, l’impact de la méthanisation dépend des conditions de sa mise en œuvre et de son suivi dans le temps. Au niveau de l’unité comme au niveau des fermes auxquelles elle s’adosse, les bénéfices ou les dommages engendrés dépendent beaucoup des changements de pratiques qui sont opérés simultanément. Certains points de vigilance peuvent être systématisés ; d’autres dépendent du contexte du territoire et demandent une analyse plus fine.

Dans les changements de pratique et points de vigilance communs à toutes les unités18, on peut notamment citer :

  • une exigence que la mise en place de couverts et cultures intermédiaires ne conduise pas à une augmentation de l’irrigation, de l’usage des produits phytosanitaires et d’intrants minéraux azotés ou du déstockage de carbone sur l’ensemble de la rotation ;
  • un contrôle strict de la qualité des biodéchets éventuellement traités par le site ;
  • le retour au sol des digestats à la mesure de la biomasse prélevée, pour maintenir ou augmenter le stock de carbone dans les sols
  • des bonnes pratiques d’épandage des digestats (enfouissement avec du matériel adapté, dosage précis, conditions climatiques adéquates) pour éviter la volatilisation de l’azote ;
  • des volumes de stockage de digestat suffisant sur l’année pour permettre une fertilisation au moment nécessaire (et non par manque de capacité de stockage), et en particulier des stockages déportés pour les unités collectives de méthanisation.

Il est aussi important que les agriculteurs qui s’équipent d’une méthanisation soient accompagnés pour la conception, la conduite de l’unité et les évolutions des pratiques agricoles par des acteurs qui auront le souci d’une méthanisation durable. La conduite de la plupart des unités nécessite au moins une personne à temps plein ainsi que des astreintes.

Enfin, la méthanisation peut soutenir la coopération agricole ou paysanne à l’échelle d’un territoire. En effet, une unité de méthanisation peut atteindre une taille suffisante pour être techniquement et économiquement viable en agrégeant les matières de nombreuses fermes dans un périmètre restreint (rayon d’une dizaine de kilomètres). Elle est alors un outil de mutualisation des effluents et résidus pour les agriculteurs et les éleveurs, et favorise leur dialogue, leur coopération et leurs partages de pratiques sur la question de la qualité des matières apportées, sur la coordination des périodes d’épandage, sur les évolutions de leurs rotations, etc.

La Charte sur la méthanisation dont s’est doté le mouvement Énergie Partagée est un des exemples d’exigences et de suivi des pratiques liées à la mise en place de la méthanisation agricole19.

Certaines des problématiques de la méthanisation sont directement liées à la réalité des installations : bon fonctionnement de l’unité (absence de fuites, gestion des aléas pour ne pas créer de pollution locale), qualités des matières premières et du digestat (tri des matières premières, amélioration des pratiques des agri), pratiques mises en place pour la gestion de l’unité (utilisation de matériel adapté, coopération paysanne). Les éléments ci-dessus et les études qui sont citées doivent permettre d’en saisir les enjeux et de les analyser.
D’autres problématiques, qu’il est important de distinguer pour affiner les analyses et les propositions, ont directement trait aux systèmes agricoles préexistants, aux temps d’évolution parfois longs, auxquels s’adosse l’unité de méthanisation. La méthanisation peut alors permettre de pérenniser, d’intensifier ou au contraire de faire évoluer vers plus d’agroécologie les systèmes agricoles. Comme cela a été résumé à la fin du séminaire scientifique organisé par France Nature Environnement : « La méthanisation est-elle une solution pour faire évoluer l’agriculture conventionnelle intensive ? Les résultats de MéthaLAE20 sur une quarantaine d’exploitations sont positifs, de même que les témoignages d’agriculteurs [conventionnels]. »
L’article La méthanisation est-elle synonyme d’intensification de l’agriculture et de pollutions ? synthétise les résultats de MéthaLAE : trois années de suivi terrain pour étudier comment plus de quarante exploitations agricoles différentes ont évolué suite à la mise en œuvre d’une unité de méthanisation. Au-delà de permettre l’accélération de l’évolution du système agricole existant, la méthanisation est-elle un outil pertinent pour des modèles paysans extensifs ? Aujourd’hui plusieurs élevages en agriculture biologique sont équipés d’unités de méthanisation. La réponse dépend donc avant tout du contexte des fermes et de leur territoire. La méthanisation peut devenir un outil mutualisé entre des fermes paysannes qui coopèrent et se complémentent sur un territoire donné. Quel que soit le modèle agricole sous-jacent, elle nécessite d’être conçue au service de l’activité agricole et correctement conduite dans la durée.

Cet article est issu d’un travail collectif mené par Enercoop, Énergie Partagée et Terre de liens pour comprendre et donner des clés de réponse sur les liens entre transitions agricole et énergétique, en s’appuyant sur le travail de décryptage de l’Association négaWatt et Solagro, et avec le soutien de l’Ademe. En savoir plus.

  1. Source : Tableaux de bord trimestriels du SDES, ministère de la Transition écologique et solidaire, disponible sur https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr
  2. Sur l’analyse de la gouvernance et les impacts socio-économiques de la méthanisation, voir notamment la typologie construite dans l’enquête MéthaLAE disponible sur : https://solagro.org/travaux-et-productions/references/methalae-comment-la-methanisation-peut-etre-un-levier-pour-lagroecologie
  3. Depuis 2001 pour la production d’électricité (tarifs garantis pendant 20 ans à partir de la mise en service du site) et 2011 pour l’injection de biogaz dans les réseaux de gaz (tarifs garantis sur 15 ans).
  4. Lancé en 2013 par le ministère de l’Agriculture, disponible sur : https://agriculture.gouv.fr/le-plan-energie-methanisation-autonomie-azote
  5. Décret du 7 juillet 2016, disponible sur : https://www.green-law-avocat.fr/methanisation-le-seuil-dapprovisionnement-en-cultures-alimentaires-est-fixe-decret-du-7-juillet-2016/
  6. Publié en 2017, disponible sur : https://www.fne.asso.fr/publications/m%C3%A9thascope
  7. Scénario énergie climat 2035-2050, Ademe, 2017 (volet carburant), disponible sur : https://www.ademe.fr/actualisation-scenario-energie-climat-ademe-2035-2050
  8. Étude Ademe GRDF (2015) : « Évaluation des impacts GES de l’injection du biométhane dans les réseaux de gaz naturel » https://www.grdf.fr/dossiers/biomethane-biogaz/etude-biomethane-gaz-a-effet-de-serre
  9. Étude Ademe GRDF GRTGaz : un mix 100 % gaz renouvelable en 2050 ? disponible sur : https://www.ademe.fr/mix-gaz-100-renouvelable-2050
  10. Scénario négaWatt : https://negawatt.org/Scenario-negaWatt-2017-2050
  11. Scénario Afterres2050 : https://afterres2050.solagro.org/
  12. 1 TWh = 1 000 000 000 kWh
  13. Projet TYFA, IDDRI (Sciences-Po), disponible sur : https://www.iddri.org/fr/projet/reussir-la-transition-agro-ecologique-en-europe
  14. Le compte-rendu est disponible ici : https://ged.fne.asso.fr/silverpeas/Ticket?Key=6d858bfd-8466-4c62-aef2-c8f5e99981d7 et toutes les présentations seront prochainement mises en ligne.
  15. Étude Carbon dynamics and retention in soil after anaerobic digestion of dairy cattlefeed and faeces, Thomsen I.K et al (2013), conclusion du séminaire FNE sur les digestats ainsi que les résultats de MéthaLAE
  16. IRSTEA, Solagro et al : programme DIVA – caractérisation des digestats et de leurs filières de valorisation agronomique, ANR (Agence nationale de la recherche), 2010-2014 ; Solagro-orgaterre : la qualité organique des digestats, Ademe, 2004.
  17. Dernière mise à jour 2014, disponible sur : https://solagro.org/travaux-et-productions/publications/la-methanisation-rurale-outil-des-transitions-energetiques-et-agroecologiques
  18. La plupart de ces points de vigilance ont fait consensus lors d’un atelier de travail organisé par l’IDDRI en mai 2019.
  19. Dernière mise à jour 2017, disponible sur : https://energie-partagee.org/energie-partagee-publie-sa-charte-methanisation/
  20.  MéthaLAE : la méthanisation, levier de la transition agroécologique, disponible sur : https://solagro.org/travaux-et-productions/references/methalae-comment-la-methanisation-peut-etre-un-levier-pour-lagroecologie