Le bois énergie contribue-t-il à la déforestation et à une sylviculture intensive ?

Le bois énergie est la première source d’énergie renouvelable en France et sa place est encore appelée à augmenter significativement dans les années à venir. Une forte augmentation de l’utilisation de bois comme source d’énergie présente différents risques qu’il ne s’agit pas de minimiser mais qui ne sont pas non plus inéluctables.

Le bois énergie est la première source d’énergie renouvelable en France et sa place est encore appelée à augmenter significativement dans les années à venir. Une forte augmentation de l’utilisation de bois comme source d’énergie présente différents risques qu’il ne s’agit pas de minimiser mais qui ne sont pas non plus inéluctables.

Le bois énergie provient des opérations de sylviculture, des branches, des coproduits des industries du bois et des déchets et chutes de bois (palettes, cagettes, meubles, etc.).

Produire plus de bois énergie ne va pas générer nécessairement plus d’impacts environnementaux : il existe des modes de sylviculture qui respectent les principes de gestion durable des forêts, principes énoncés dans des documents préparés de manière concertée, au niveau national, régional et au niveau de chaque forêt, avec toutes les parties prenantes.

Le bois énergie peut au contraire, dans certaines conditions, participer à une meilleure gestion forestière, en complément des autres filières, et cela d’autant plus que la forêt française n’est pas surexploitée. C’est une forêt jeune et en pleine croissance, qui gagne en superficie et en volume de bois sur pied, et stocke des quantités considérables de carbone. Les prélèvements représentent aujourd’hui environ la moitié de la production biologique annuelle de bois, qui augmente régulièrement.

Le bois énergie doit s’intégrer dans une vision globale et multifonctionnelle de la gestion forestière, sans concurrencer les filières matériau, mais au contraire participer à consolider celles-ci. Il est notamment souhaitable de diminuer les importations de produits bois dont la France reste largement dépendante.

Actuellement la récolte globale de bois stagne. La récolte de bois matériau et de bois bûche traditionnel diminue, et le développement des nouveaux usages (plaquette forestière pour les chaufferies, granulés) ne compense pas cette diminution. Il existe un potentiel exploitable encore important, qui sera limité par des facteurs technico-économiques et environnementaux.

Le bois énergie est la première source d’énergie renouvelable en France1 et sa place est encore appelée à augmenter significativement dans les années à venir2. Une forte augmentation de l’utilisation de bois comme source d’énergie présente différents risques. En effet, pour satisfaire des besoins accrus, il existe différentes solutions qui présentent des risques environnementaux potentiels :

  • Augmenter la productivité de la forêt (intensification) en développant la monoculture et les cycles courts, avec des coupes à blanc ;
  • Convertir des champs en forêts avec des taillis à courte rotation ;
  • Déforester, situation qui découle d’un reboisement inférieur aux coupes à blanc.

Ces risques, qu’il ne s’agit pas de minimiser, ne sont pas inéluctables. Surtout, ils ne sont pas directement liés à la mobilisation de bois énergie. Le bois énergie est très majoritairement un sous-produit de la production de bois matériau.

La forêt française offre encore d’importantes ressources

Avec 16,9 millions d’hectares les forêts françaises occupent 31 % du territoire métropolitain, cette superficie continue à augmenter, à raison de 100.000 hectares par an actuellement.
Le volume de bois sur pied (2,7 milliards de m3 en 2017) a doublé depuis 19703. La productivité biologique annuelle, c’est-à-dire la quantité de bois qu’elle génère chaque année, est passée de 85 millions de m3 par an sur la période 2001-20094 à 91,5 millions de m3 par an sur la période 2008-20165.

Il est important de bien préciser ici que l’unité de compte des forestiers est le « mètre-cube de bois fort tige », c’est-à-dire le volume du tronc jusqu’à un diamètre de 7,5 cm. Le volume de bois aérien (appelé le volume aérien total VAT) est supérieur : pour comptabiliser les branches il faut multiplier (en moyenne pour la France) le volume de bois fort tige par 1,65 pour les feuillus et 1,35 pour les résineux. La production biologique annuelle de bois (VAT) est donc d’environ 140 Mm3.

On lit en effet parfois des analyses comparant les prélèvements de bois à la production de bois fort tige, oubliant qu’une bonne partie du bois énergie provient des branches et non des troncs.

Tout laisse penser que ces taux de croissance, de l’ordre de 1 % par an des surfaces, des volumes ou de la production biologique, se maintiennent aujourd’hui.

La raison principale en est simple : la forêt française progresse essentiellement du fait de la déprise agricole, c’est-à-dire l’abandon par l’agriculture des terres jadis cultivées, mais délaissées par l’agriculture car les moins productives (sols pauvres, zones de montagne) ou les plus difficilement mécanisables. Plus de la moitié de la surface de forêt actuelle en France métropolitaine est âgée de moins de 100 ans, elle est encore jeune et en pleine croissance.

On estime que seule la moitié de la production biologique annuelle est récoltée. Ce qui n’est pas récolté contribue à l’augmentation du stock sur pied, qui croît donc sous l’effet de deux facteurs : l’augmentation des surfaces et l’augmentation du volume de bois par hectare, avec des arbres de plus en plus âgés et de plus en plus gros.

Par ailleurs, la récolte de bois d’œuvre ou de bois d’industrie est insuffisante pour satisfaire la demande, alors que la ressource est disponible, ce qui conduit paradoxalement la France à importer d’importantes quantités de produits dérivés du bois : papiers-cartons, pâte à papier, bois d’œuvre (dont des bois tropicaux), produits transformés (ouvrages de menuiserie).

Les différents scénarios envisagés pour la France6 conduisent à une augmentation globale du taux de prélèvement qui ne dépasserait pas les deux tiers de la production biologique annuelle. Ces scénarios ne demandent pas d’importations de bois énergie. Au contraire, l‘augmentation de la récolte de bois matériau contribuera à diminuer les importations.

Le bois énergie est principalement du bois lié au bois matériau

Le bois énergie est actuellement principalement du bois lié à la production et à la consommation de bois matériau, à quatre stades. À partir de 1 m3 de grume (tronc d’arbre) on produit 0,5 m3 de sciages (planches) et 0,5 m3 de « produits connexes de scieries » qui peuvent être utilisés soit dans l’industrie papetière, soit en énergie. Pour produire ce m3 de grumes, on aura laissé sur place environ 0,5 m3 de branches (le houppier), branches qui sont souvent façonnées en bûches destinées aux particuliers. Auparavant, la parcelle qui aura produit ces grumes a fait l’objet de travaux de sylviculture destinés à favoriser les arbres exploitables en bois d’œuvre (éclaircies) – travaux qui sont financés justement par la vente de bois énergie. Enfin, ce bois matériau, une fois arrivé en fin de vie, est éventuellement utilisable pour la production d’énergie.

En dehors de ce bois énergie lié aux quatre stades (éclaircies, houppiers, connexes, déchets), il existe d’autres ressources en bois :

  • Les haies et les « arbres hors forêt » en général, dont l’entretien est aussi facilité par la vente de bois énergie ;
  • Les massifs forestiers d’une valeur commerciale faible ou nulle pour le bois matériau, comme les taillis traditionnels.

Les scénarios envisagés en France, notamment le Programme national forêt bois 2016-2026 (PNFB) envisagent une augmentation de la récolte de bois matériau, ce qui aura comme conséquence une augmentation de la production de bois énergie « lié » aux 4 stades (éclaircies, houppiers, connexes, déchets).

Actuellement, le prix du bois d’œuvre est nettement plus élevé que le prix du bois énergie : un forestier n’a aucun intérêt à produire du bois énergie s’il peut produire du bois d’œuvre et le vendre à un prix correct.
Mais le risque de concurrence existe sur les bois d’une valeur commerciale faible ou nulle, ou en cas de disparition d’un débouché commercial, comme c’est le cas quand une scierie ferme par exemple. C’est le cas déjà des taillis traditionnels, mais le phénomène pourrait prendre de l’ampleur si l’écart de prix entre bois énergie et bois matériau se réduisait trop.

Bien entendu, rien ne garantit de manière intrinsèque que le développement du bois énergie ne génère pas d’effets négatifs ; d’où la nécessité de bien articuler les politiques énergétiques avec les politiques forestières.

Le bois énergie et la gestion durable des forêts

La question de la gestion durable des forêts ne concerne pas que le bois énergie : l’exploitation de bois d’industrie (pour la production de pâte à papier) est aussi accusée de faire l’objet d’une forme d’industrialisation de la forêt. Les usines de pâtes à papier ont en effet besoin d’importants volumes de bois, de qualité régulière ; d’où le choix de monoculture (une seule essence par parcelle) et les coupes rases (une seule classe d’âge par parcelle), pratiques dont les impacts environnementaux peuvent être importants. Mais il existe d’autres pratiques, telles que la sylviculture irrégulière par exemple, qui vise au contraire à faire coexister les essences et les classes d’âge, ce qui renforce la résilience de l’écosystème forestier et en améliore ses fonctions naturelles.

Pour réduire ces impacts, les acteurs de la forêt et les pouvoirs publics mettent en place des dispositifs de gestion durable7 adaptés aux différentes situations (Plans simples de gestion, codes de bonnes pratiques, certification comme le PEFC), ou des stratégies locales de développement forestier (Plans de développement de massif, Charte forestière de territoire). Il existe des dispositifs spécifiques pour le bois énergie, comme la charte Qualité bois bûche, ou les Plans d’approvisionnement territoriaux.

Au niveau national, un rapport sur la gestion durable des forêts est édité tous les cinq ans pour mesurer l’évolution de la santé des forêts, de leur diversité biologique, de leurs différentes fonctions de production ou de protection8.

Quel bilan carbone pour le bois énergie ?

La filière forêt-bois française contribue à stocker ou à éviter les émissions de 130 millions de tonnes de CO2 par an9 : 88 millions de tonnes par stockage dans les écosystèmes forestiers (70 millions de tonnes dans la biomasse aérienne, 18 dans le bois mort, la litière et les sols forestiers) et le reste par stockage dans les produits bois (33 millions de tonnes) ou par substitution à des énergies fossiles (9 millions de tonnes).

La question du bilan carbone du bois énergie dans des scénarios d’augmentation des prélèvements fait l’objet de controverses sur fond d’incertitudes scientifiques quant aux réponses de la forêt aux différents effets du changement climatique.
De manière simplifiée, les partisans d’une moindre exploitation forestière considèrent qu’une forêt peu anthropisée est en capacité de faire face aux risques d’incendies, tempêtes et maladies dont l’amplitude et la fréquence seront accrues. Les partisans d’une augmentation des prélèvements estiment que ces évolutions sont trop rapides pour que la forêt soit en mesure de s’adapter spontanément. Les rares travaux scientifiques disponibles10 tendent à monter que les premiers auraient raison à court terme, et les seconds à long terme, sans les départager réellement.

Dans tous les cas, ce n’est pas la question du bilan carbone du bois énergie qui est questionnée, c’est celle de la filière forêt-bois dans son ensemble, dans la mesure où les différentes stratégies nationales visent d’abord à mobiliser du bois matériau et à ne produire de l’énergie qu’à partir des différentes formes de « bois lié ».

Malgré les politiques de soutien, le bois énergie stagne en France

Le bois énergie représente actuellement environ 42 millions de m3 « en équivalent bois rond11 ». Sur ce total, le bois issu directement de la forêt en représente 20, le bois issu des arbres hors forêt (haies et espaces verts) 7, et les produits connexes de scierie, les déchets des industries du bois et le bois de rebut ou de récupération, environ 15.

On observe une nette augmentation de la production de plaquettes forestières destinées aux chaufferies collectives ou industrielles qui est passée en quelques années à 3 Mm3. Dans le même temps, la vente de bois de chauffage déclarée au titre de l’Enquête annuelle de branche (EAB) est passée de 2,5 à 5,5 Mm3, ce qui peut donner l’impression d’une forte augmentation de la demande.
Or, la récolte de bois matériau a diminué pratiquement d’autant, la récolte déclarée totale (bois matériau et bois énergie) reste stable, à moins de 40 Mm3, et la consommation de bois bûche par les particuliers a diminué (évolution que l’essor des granulés est très loin de compenser). Autrement dit : la production de bois énergie autoconsommé ou vendu en circuits de proximité a diminué de façon significative. On assiste donc moins à une hausse de la demande qu’à des transferts (du bois bûche des particuliers en circuit de proximité, vers des circuits professionnels et les chaufferies).

Cette diminution de la consommation de bois est due à une conjonction de plusieurs facteurs : logements mieux isolés, appareils de chauffage offrant un meilleur rendement et donc consommant moins de bois (tout en émettant moins de particules fines), et diminution du nombre d’utilisateurs.

La question du bois énergie doit être pensée de manière systémique. Le bois énergie est parfois perçu par les acteurs de la filière forêt bois comme un nouveau venu, qui ne se contenterait plus des restes des chantiers sylvicoles, mais se considèrerait comme une nouvelle filière à part entière.
En réalité, l’optimisation économique et environnementale devrait conduire à donner à la filière énergétique un rôle d’accompagnement des filières matériau. Une double valorisation matériau et énergie est plus intéressante économiquement qu’une valorisation unique et le bilan carbone du bois énergie est amélioré si le bois énergie est le coproduit d’une production de bois matériau.

Cet article est issu d’un travail collectif mené par Enercoop, Énergie Partagée et Terre de liens pour comprendre et donner des clés de réponse sur les liens entre transitions agricole et énergétique, en s’appuyant sur le travail de décryptage de l’Association négaWatt et Solagro, et avec le soutien de l’Ademe. En savoir plus.

Crédit photo en Une : © Solagro
  1. 11,2 millions de tonnes équivalent pétrole en 2016 (Chiffres clés des énergies renouvelables – Edition 2018, Datalab, Commissariat Général au Développement Durable. Mai 2018) soit 41 % des 26 Mtep de production primaire d’énergies renouvelables.
  2. Entre 1,9 et 2,7 Mtep supplémentaires en 2026 selon le Programme National Forêt Bois et environ 7 Mtep supplémentaires en 2050 en comptant le bois énergie issu de la forêt, des haies et de l’agroforesterie, des industries et des déchets, selon la Stratégie Nationale de Mobilisation de la Biomasse (SNMB) et la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC).
  3.  Revue de l’Inventaire Forestier National numéro 27 – 2nd semestre 2011.
  4. Revue de l’Inventaire Forestier National numéro 28 – 3ème et 4ème semestre 2011.
  5. Le mémento – inventaire forestier – Édition 2018. IGNf – Institut National de l’Information Géographique et forestière.
  6. Scénarios Afterres et négaWatt, Vision Ademe 2050, Stratégie nationale bas carbone (SNBC), Stratégie nationale de mobilisation de la biomasse (SNMB), scénario ZEN zéro émissions nettes, d’Entreprises pour l’environnement (EpE).
  7. Pour un rapide aperçu des types de questionnements en la matière, voir à titre d’illustration Biodiversité, la France à la croisée des chemins, F. Lefèvre et al., in Revue Forestière Française, Janvier 2011, disponible sur https://www.researchgate.net/publication/270647589_Biodiversite_la_France_a_la_croisee_des_chemins
  8. Rapport IGD 2015 réalisé par l’IGN : https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/IGD_2015_FR.pdf
  9. Quel rôle pour les forêts et la filière forêt-bois françaises dans l’atténuation du changement climatique ? INRA, IGN, Novembre 2017.
  10. INRA, IGN, 2017
  11. Le bois rond comprend tout bois abattu et façonné, avant la première transformation industrielle : grume (tronc coupé, ébranché et revêtu de son écorce), bille, rondin ou bûche. L’équivalent bois rond est une unité de compte qui permet d’additionner différents types de produits bois (grumes, bûches, sciure, plaquettes…) en les ramenant à une notion commune.