Bilan électrique 2015 de la France : le changement n’est toujours pas pour maintenant

Le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE) a publié le 3 février dernier le bilan électrique 2015, rapport détaillant notamment les évolutions de consommation et de production d’électricité en France. Analyse de ce document attendu chaque début d’année, qui permet d’apprécier l’engagement de la France sur la voie de la transition énergétique.

Le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE) a publié le 3 février dernier le bilan électrique 2015, rapport détaillant notamment les évolutions de consommation et de production d’électricité en France. Analyse de ce document attendu chaque début d’année, qui permet d’apprécier l’engagement de la France sur la voie de la transition énergétique.

Même si la consommation a légèrement augmenté en 2015 (après une faible baisse en 2014), le bilan électrique 2015 montre une stagnation de la consommation depuis 4 ans. La « crise », évoquée il y a quelque temps pour justifier cette stabilité, ne peut plus être avancée : il s’agit désormais d’une tendance de fond. La hausse n’est plus inéluctable ! Ramenée par habitant, la consommation a même tendance à diminuer.

Du côté de la production, l’éolien, le photovoltaïque et les énergies fossiles sont en hausse en 2015 par rapport à l’année précédente. L’hydraulique est en recul, du fait d’une ressource en eau moins importante. La France continue néanmoins d’être en situation de surproduction, avec un solde exportateur positif (62 TWh en 2015).

Malgré la hausse (trop timide) de l’éolien et du photovoltaïque, aucune inflexion majeure n’est donc remarquée en 2015. La France s’éloigne peu à peu de la trajectoire permettant l’atteinte de son objectif de « 27 % d’énergies renouvelables dans la production d’électricité en 2020 » (issu d’une directive européenne de 2009). Des mesures importantes devront être prises pour mettre la France sur la bonne voie et lui permettre d’atteindre également un autre de ses objectifs, relatif cette fois-ci au nucléaire : il doit représenter une part de 50 % dans la production d’électricité en 2025 (objectif inscrit dans la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte).

Une consommation d’électricité stable depuis 2011

Contrairement à ce que laisse penser la synthèse du bilan électrique, qui parle d’une « légère reprise » en 2015 « après trois années de stabilité », la consommation d’électricité corrigée du climat est relativement stable depuis 2011 (avec une légère baisse en 2014).

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Figure 1 : Évolution de la consommation d’électricité corrigée de l’aléa météorologique et de l’impact du 29 février,
hors soutirage du secteur énergie – Source : RTE1

Entre 2011 et 2013, la diminution de la consommation d’électricité dans la grande industrie était compensée par la progression continue de la demande dans le secteur résidentiel-tertiaire. Depuis, une stabilité est constatée dans ces différents secteurs. Dans l’industrie, certaines filières porteuses (comme l’aéronautique) tirent la croissance vers le haut tandis que d’autres voient leur consommation reculer (papier-carton, sidérurgie, etc.).
Dans le parc de logements, sous l’effet des différentes réglementations, l’amélioration de l’efficacité des appareils électriques permet de compenser l’apparition de nouveaux appareils (box internet, écrans plats, smartphones, tablettes numériques, etc.) et l’augmentation de leur durée d’usage. Historiquement, la hausse de la consommation d’électricité de ce secteur était également portée par la part croissante des logements chauffés à l’électricité. Ce phénomène est en déclin depuis plusieurs années, soutenu par l’entrée en vigueur de la réglementation thermique 2012, qui vient renforcer les exigences de rendement des systèmes utilisés. Ainsi, la part de l’électricité comme moyen de chauffage dans les logements neufs a été divisée par 2,5 en 7 ans, et le chauffage électrique est dorénavant essentiellement le fait de pompes à chaleur (plus des deux tiers) au détriment des convecteurs à effet Joule.

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Figure 2 : Part de marché du chauffage électrique dans les logements résidentiels neufs (PAC = pompe à chaleur) – Source : RTE1

Consommation d’électricité par habitant

Ramenée par habitant, la consommation d’électricité est en légère baisse depuis 2011, après plusieurs décennies de hausse, stoppée en 2009. En 2014-2015, elle retrouve le niveau de 2006.

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Figure 3 : Évolution de la consommation d’électricité française ramenée par habitant – Sources : RTE1, INSEE

Une France toujours à la pointe

Même si le nombre de logements chauffés à l’électricité n’augmente plus autant qu’avant, la consommation électrique française reste fortement thermosensible. En 2015, la pointe de consommation d’électricité, de 91,6 GW, a été près de 20 % plus élevée que celle constatée en Allemagne (77,2 GW), pays pourtant plus peuplé (80 millions contre 66).

Éolien, photovoltaïque et fossiles en hausse en 2015

La croissance des parcs éoliens et photovoltaïques installés est conséquente (+23 % pour l’éolien, +25 % pour le solaire). Elle n’arrive cependant pas à compenser la diminution de la production hydraulique, liée à une faible pluviométrie.

Alors que la production d’électricité nucléaire est plutôt stable, celle à partir d’énergies fossiles augmente cette année, après une forte baisse en 2014. Elle reste cependant inférieure à celle constatée au cours de la période 2006-2013. Avec la fermeture de plusieurs centrales à charbon, ce sont principalement les centrales à gaz qui ont été mises à contribution (hausse de plus de 50 % entre 2014 et 2015).

Il est par ailleurs intéressant d’observer la part des énergies renouvelables dans la consommation d’électricité : cet indicateur est en baisse en 2015 par rapport à 2013 et 2014.

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Figure 4 : Part annuelle de la production issue des sources d’énergies renouvelables par rapport
à la consommation d’électricité – Source : RTE1

Des exports d’électricité toujours aussi importants

La France continue d’exporter massivement de l’électricité vers ses voisins européens. Cependant, le solde exportateur peut être négatif avec certains d’entre eux, comme c’est le cas avec l’Allemagne2 : en 2015, 13 TWh ont été importés d’outre-Rhin, contre 4 TWh exportés2.

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Figure 5 : Échanges contractuels annuels – Source : RTE1

Avec un solde exportateur de plus de 60 TWh en 2015, c’est plus de 10 % de la production annuelle française qui part à l’étranger, ce qui correspond à la production d’environ 8 de nos 58 réacteurs nucléaires.

Une trajectoire conforme aux objectifs ?

Au-delà de l’observation des données chiffrées de consommation et de production, il est intéressant de comparer les évolutions aux objectifs nationaux ou européens qui engagent la France.

Depuis le vote de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, adoptée pendant l’été 2015, la France s’est fixée pour objectif de diviser par deux sa consommation d’énergie finale à l’horizon 2050, par rapport à 2012, avec un objectif intermédiaire de -20 % en 20303.

Le Paquet Énergie-Climat de 2008 (adopté à l’échelon européen) fixait déjà un objectif de réduction de 20 % de la consommation d’énergie à l’horizon 2020. Celui voté en 2014 fixe de nouveaux objectifs pour 2030 avec une réduction de 27 % de la consommation d’énergie4.

Aucun de ces objectifs ne porte uniquement sur l’électricité, mais on voit clairement que les décideurs français et européens s’engagent vers des baisses significatives des consommations d’énergie. Sauf transferts d’usage importants (par exemple avec l’apparition d’un parc très conséquent de véhicules électriques), la consommation d’électricité est donc également amenée à diminuer, contrairement à ce qui a été observé jusqu’ici.

Du côté de la production, plusieurs engagements ont été pris par la France :

  • porter la part des énergies renouvelables dans la consommation d’électricité à 27 % en 20205 ;
  • réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % à l’horizon 20256 ;
  • porter la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité à 40 % en 20307.

La part du nucléaire dans la production d’électricité est relativement stable : depuis 10 ans, elle est comprise entre 73 et 78 %. Aucune inflexion n’a été constatée jusque là.

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Figure 6 : Part du nucléaire dans la production d’électricité – Source : RTE1

Accepter l’idée d’une baisse des exportations d’électricité permettrait de réduire la production nucléaire sans augmenter celle des énergies fossiles. Mais pour atteindre l’objectif de 50 % de nucléaire en 2025, un développement volontariste des énergies renouvelables doit également être mené. Or la France ne se trouve pas pour l’instant sur la trajectoire permettant d’atteindre son objectif de « 27 % d’énergies renouvelables » à l’horizon 2020. Après une hausse significative entre 2011 et 2013 de la part des renouvelables dans la consommation d’électricité (portée essentiellement par une augmentation de la production hydraulique), la tendance est à la baisse, même si l’éolien et le photovoltaïque ont tout de même progressé depuis.

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Figure 7 : Part des énergies renouvelables dans la consommation d’électricité – Source : RTE1
Une consommation stable, un développement modéré des énergies renouvelables électriques, une part toujours élevée du nucléaire dans la production d’électricité : le bilan 2015 de RTE montre peu d’évolution dans le système électrique français. Pour atteindre les objectifs nationaux et européens fixés, la France devra rapidement mettre en œuvre une politique ambitieuse de diminution des consommations (réduction des gaspillages, amélioration de l’efficacité énergétique) et de développement des énergies renouvelables.
 
Crédit photo : fredfunckyCC BY-NC-ND 2.0
  1. Bilan électrique 2015, RTE, disponible sur : http://www.rte-france.com/sites/default/files/2015_bilan_electrique.pdf
  2. Pour en savoir plus sur les échanges d’électricité France-Allemagne, lire l’article La sortie du nucléaire en Allemagne entraîne-t-elle une hausse des émissions de CO2 ?
  3. Source : Die Energiewende im Stromsektor : Stand der Dinge 2015, Agora Energiewende, janvier 2016, disponible sur http://www.agora-energiewende.de/fileadmin/Projekte/2016/Jahresauswertung_2016/Agora_Jahresauswertung_2015_web.pdf
  4.  Loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, disponible sur : www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000031044385&categorieLien=id
  5. Paquet Énergie-Climat, disponible sur : www.developpement-durable.gouv.fr/Paquet-Energie-Climat-2030-Par-l.html
  6. Objectif décliné de la directive européenne 2009/28/CE du 23 avril 2009.
  7. Objectif inscrit dans la loi de transition énergétique pour la croissance verte (article 1er).